Chers Camarades ; 
Permettez-moi, tout d’abord, de souhaiter la bienvenue à tous, particulièrement aux nouveaux adhérents et aux invités de CODEREM aux présentes assises de notre organisation. 
Comme j’ai l’habitude de le dire, ce rendez-vous annuel offre une occasion pour des retrouvailles fraternelles et chaleureuses de nos membres mais aussi et surtout pour faire le point sur l’état du développement de notre chère et jeune région. S’agissant notamment de développement, notre assemblée de cette année se tient dans un contexte caractérisé à la fois par des évènements porteurs d’espoir et pour ceux qui le sont un peu moins. 
Parmi les évènements porteurs d’espoir, parce que contribuant au développement de la région et du pays, l’on peut citer, entre autres : 
-La réalisation des routes, déjà fonctionnelles, de désenclavement du Daandé Mayo ;
-L’ouverture de nouveaux lycées dans la région (Thilogne, Ourosogui, etc.) ;
-La tenue de la 2ème Foire économique et artisanale de Matam ; 
En ce qui concerne les nouvelles moins réjouissantes l’on pourrait noter l’arrêt pendant plusieurs mois des travaux de la route Matam-Linguère avec comme conséquence le renvoi à une date inconnue la livraison tant attendue de l’ouvrage ; et le vrai-faux départ de l’exploitation des phosphates de Ndendory. 

Mes chers camarades et invités, 
Les années passées je vous ai entretenu de sujets portant sur les ressources naturelles, l’économie ou encore la défense de notre identité culturelle. Cette fois-ci, je souhaiterais aborder des questions un peu plus en amont, celles relatives à nos valeurs humaines, à nos qualités intrinsèques et à ce qui, jusqu’à récemment encore, caractérisait notre fierté et notre dignité de « Futanke ». Et, pour commencer, je solliciterais votre indulgence pour ne m’être pas aventuré à donner une définition unique englobant toutes ces questions ; ma préoccupation n’étant pas à ce niveau. Je voudrais plutôt, à travers ces questions, partager avec vous mes préoccupations actuelles quant à la dégradation de certains fondements de notre « Ndimaagu » légendaire. 
Aussi, voudrais-je, à vous ressortissants de la région de Matam, vous poser la question suivante que je me pose régulièrement depuis quelques années déjà : « De nos jours, sommes-nous véritablement fiers de nous-mêmes et de nos dirigeants ?». Le terme « dirigeant » englobant ici tous les leaders d’opinion : religieux, politiques, culturels, sportifs, etc. Bien entendu, la réponse à cette question ne peut être trouvée sans au préalable rappeler certains constats et analyser les mutations intervenues récemment dans nos comportements. Aussi, est-il utile de rappeler certaines caractéristiques de notre région au sens large, avec tous ses habitants Futanke (Pulaar, Soninké, Wolof, Maure) : 
-La maîtrise des préceptes et la pratique rigoureuse de la religion ;
-Le respect de la parole donnée et de l’engagement pris envers autrui ;
-Le bannissement du mensonge, du vol et de la tricherie ;
-Le combat contre l’injustice d’où qu’elle vienne ;
-L’ardeur au travail ; 
-Le refus de la facilité et de la dépendance. 
Ce sont là quelques constats et rappels historiques de ce qui nous caractérisaient dans un passé encore récent. En vérité, ce sont ces valeurs morales et sociales qui servaient de socle et devraient servir de levier pour le développement économique et politique du « Grand Fouta ». Mais qu’en est-il et qu’en reste-t-il présentement ? Ne pensez-vous pas que nous sommes entrain de nous autodétruire après que le colonisateur et le pouvoir politique postindépendance nous aient déjà suffisamment affaiblis économiquement et intellectuellement. En effet, ces pouvoirs ont (chacun en son temps) : 
1. Etouffé notre économie régionale en favorisant le rail contre le fleuve, en maintenant la région dans un enclavement territorial quasi permanent par manque de routes et en faillant d’y installer même pas une seule unité industrielle,
2. Rendu nos populations pratiquement analphabètes, en excluant l’usage de l’arabe des affaires officielles de l’Etat et de l’administration alors que cette langue était à l’époque largement maitrisée et utilisée dans la littérature régionale, la communication et les échanges de tout genre. 

Mesdames et Messieurs, 
Devons-nous pour autant baisser les bras et laisser sombrer un si grand peuple en troquant le socle qui nous restait, « le Ndimaagu », contre des intérêts égoïstes, des privilèges individuels ou des positions sociales éphémères ? Il vous souviendra qu’il n’y a pas encore longtemps, le natif ou ressortissant du Fouta était LA référence en matière de dignité, de respect de la parole donnée et de fidélité aux idéaux de la communauté auxquels il avait volontairement souscrit. Aujourd’hui, après analyse, il me semble que nous sommes entrain de perdre ce dernier lopin de valeur. Ceci du simple fait de notre propre comportement et de celui de nos leaders d’opinion. 
Dans cet ordre d’idée, je voudrais évoquer en premier lieu l’exemple de notre propre organisation (CODEREM) qui, il y a cinq ans, rassemblait à la Chambre de commerce de Dakar plus de 300 personnes parmi lesquelles beaucoup s’étaient battues pour revendiquer et occuper des postes de responsabilité, et avaient pris l’engagement de servir la région. Qu’ont-elles fait, ces personnes-là, de l’engagement qu’elles avaient pris à l’époque ? Certaines sont encore là formant ce qui est communément appelé le « Noyau dur de CODEREM », heureusement. Mais beaucoup d’autres n’ont plus fait signe de volonté. 

Dans le domaine social et de l’enseignement religieux, le phénomène des enfants de la rue, fléau des villes modernes, a fini par gagner nos jeunes communes voire même nos campagnes par déviation et manquement, à leur devoir d’éducateur, de certains de nos leaders religieux. Il est utile de rappeler à ce sujet, pourtant, que le Fouta fut jadis le creuset du savoir et la terre natale des célères érudits du Sénégal et de ses pays voisins. Force est de reconnaître que, de nos jours, aucun des chefs religieux de la Région ne figurerait dans les « Top Ten » du classement national en matière d’aura et de notoriété dans ce domaine. 

Au plan du leadership politique, la situation n’est guère plus honorable. Les retournements massifs et spectaculaires d’alliance de nos leaders, au gré des forces magnétiques du pouvoir, reniant ainsi leur propre engagement politique et tournant le dos à leurs compagnons de plusieurs décennies, n’honorent pas assurément notre communauté. Celle-là qui, jadis, valorisait la dignité dans la défense de ses opinions contre le confort acquis sans gloire dans le reniement de soi. 

Plus généralement, combien parmi nous, Futanke, y compris nos leaders d’opinion, maintenant arrivent à l’heure aux lieux de leurs rendez-vous, respectent les horaires de travail pour lesquels ils sont payés, se rappellent de leurs compagnons d’infortune ou, encore, préservent les biens publics dont ils sont mandataires ? 

Nous ne pouvons pas donner la réponse exacte ici et maintenant mais nous sommes en mesure d’affirmer sans risque de nous tromper que nous ne portons plus nos signes distinctifs, nous avons perdu notre Ndimaagu, une des valeurs qui nous différenciait des autres, pour adopter les tares de la culture dominante quelle soit nationale ou mondiale ; et sans rien gagner en contre partie. 

Mesdames et messieurs, chers camarades, 

Il y a 2 ans, je disais que « Notre culture était une espèce en voie de disparition », cette année j’irais encore plus loin en manifestant mon inquiétude face à la dépréciation de la personnalité même du Futanke pour cause de reniement de ses valeurs intrinsèques et par la « mal guidance » de ses leaders. Si nous n’y prenons garde, nous sommes partis pour n’occuper, désormais et partout, que les seconds rôles. Jugeons-en nous-mêmes : 
-malgré l’abondance de nos ressources naturelles (nous en avons parlé maintes fois),
-malgré les valeurs humaines et morales que nos ancêtres nous ont laissées, et
-malgré le combat que certains parmi nous ont mené, souvent dans des conditions d’inégale chance en leur défaveur, pour se hisser à de hauts niveaux intellectuels et professionnels, notre région, l’une des plus vastes du pays (sinon la plus vaste [ ?] depuis la dernière déforme territoriale), est l’une des moins industrialisée et la plus enclavée ; ses ressortissants forment le plus gros contingent d’émigrants et constituent la majorité des habitants des bidonvilles et des banlieues pauvres des grandes villes ; alors que la plupart de ses leaders, à cause de leur versatilité, ne jouent plus que des rôles inconfortables de faire valoir dans la haute sphère politique. Ainsi, que nous reste (ra)-t-il après la renonciation à notre Ndimaagu traditionnel ? Probablement plus rien, car c’était là le dernier levier sur lequel nous pouvions nous appuyer pour rattraper le retard économique et social imposé à notre terroir!
Mesdames et Messieurs ; Le débat ne vient que d’être posé, il a le mérite de sonner l’alerte. Nous sommes tous interpellés en tant que contemporains, témoins et acteurs de ces profondes mutations. Par conséquent, battons nous individuellement et collectivement pour sauver ce qui peut encore l’être pour le sursaut de notre communauté et le renouveau de notre terroir. 

Je vous remercie. 
Mamadou DIAGNE, Président



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